UN ARTICLE AU LUXEMBOURG

UN ARTICLE AU LUXEMBOURG

Nous vous signalons un article sur l’affaire de Christina, paru sur Internet au Luxembourg. D’abord, nous remercions le journaliste, Nicolas Chauty, de L’Essentiel, tant pour l’existence de cet article que pour sa qualité. En effet, il est très difficile de résumer en si peu d’espace une affaire aussi complexe. Alors il faut bien lui pardonner d’avoir écrit qu’après la vidéo du 16 octobre 2013 nous étions “rassurés mais pas convaincus”. La réalité est que nous étions rassurés de voir Christina vivante, mais convaincus que Dina mentait, qu’elle était donc partie prenante dans l’affaire, et que Christophe était perdu. Mais après ce raccourci, le journaliste reprend : “les proches de l’entrepreneur français essayent alors d’en savoir plus et une enquête est ouverte en Russie.” Donc, cet article mérite tous nos remerciements et félicitations.

41 COMMENTAIRES

Après, il y a eu 41 commentaires en 48 heures, au sujet desquels je me permettrai d’ajouter le mien.

Ils concernent la durée de la condamnation, la culpabilité de Victor Véniaminovitch Sysoev dans le démembrement du corps de Christophe, le lieu de vie futur de Christina, notre relation de parenté à Christina, sa nationalité.

La première différence qui saute aux yeux est que les personnes qui disent avoir vu le reportage télévisé (se trompant de chaîne) acceptent la culpabilité du “grand-père”, trouvent insuffisante la peine de l’assassin, et souhaitent que Christina soit extraite de ce “milieu glauque”.

Par contre, ceux qui ne disent pas avoir regardé (et semblent bien se déterminer en fonction de l’article du journal), n’ont que des arguments théoriques, préfabriqués, ignorant la réalité.

Par exemple : “Cette petite a surtout besoin de sérénité et de tranquillité après ce qu’elle a vécu. Il n’y a aucune preuve que le grand père ait participé à cet assassinat. Sinon n’a-t-elle pas d’autre famille, une tante, un oncle par exemple! En tout cas la pire chose à faire serait de l’exiler en France! Elle n’aura jamais la paix en France! Laissez la vivre, laissez la où elle est.”

Ou encore : “Elle est Russe de par sa mère donc la Russie est sa patrie.”

“Sa maman étant Russe la gamine l’est aussi donc normal qu’elle reste en Russie. Maintenant rien n’empêche les grand parents Français d’aller lui rendre visite en Sibérie.”

Quant à Victor Véniaminovitch : “Pas su (sic) tout La Loi, rien n’a été démontré il n’y a que des accusations mais pas de preuves.”

RETOUR À LA RÉALITÉ

11 ANS POUR L’ASSASSIN, DINA SYSOEVA

La condamnation à 11 ans est certes pleine de mansuétude. Encore faut-il savoir que le procureur avait demandé 20 ans, et que le juge, par une arithmétique de boutiquier, est arrivé à 11 ans de la manière suivante :

    • 9 ans pour l’assassinat, et 5 ans pour le faux et usage de faux, avec vol qualifié, font 14.
    • Des circonstances atténuantes extravagantes dont une pour une affection thyroïdienne n’entraînant aucun signe fonctionnel, et surtout, parce ce que l’assassin a “un enfant”. C’est oublier bien vite que la victime est le père de cet enfant, ce qui aurait dû constituer une circonstance aggravante.
    • Et 3 ans en moins pour l’enfant, selon la loi russe (appliquée, je le dis, au mépris de toute justice).

VICTOR VÉNIAMINOVITCH SYSOEV INNOCENT

Lui, c’est l’innocent aux mains pleines… de sang et de chair décomposée ! L’innocent qui, avant même le procès, ne devait être entendu que comme témoin. Je dis bien “avant même le procès ! Un article de KP (Konsomolskya Pravda) de 2015 l’avait dénoncé en son temps. La réalité est que les aveux enregistrés de Victor V. Sysoev sont en lieu sûr, mais qu’un marchandage caché l’a préalablement mis en sécurité. Ah ! Les amis,  les vieilles relations et les circonstances, ça sert quelquefois !

LA PETITE EST RUSSE

Désolé de contredire ces “juristes au petit pied” : Christina est autant française que russe. Elle n’est considérée “que Russe” uniquement par la Russie. Ah ! Si le coq gaulois ne se contentait pas de ses “cocorico” idiots et sortait ses griffes pour défendre ses compatriotes ! Mais nos bons représentants du service d’aide diplomatique de l’Élysée sont sourds. Et comment voulez-vous qu’ils travaillent, quand leurs index leur servent à boucher leur tympans ? Ont-ils seulement lu les dossiers que nous leur avons envoyés ?

Alors le ministère des Affaires étrangères ? Allo ?… Allo ?…

ALLER RENDRE VISITE À CHRISTINA EN RUSSIE

Donc, “rien ne nous en empêche”, nous apprend un sympathique commentateur. C’est pour cela qu’il y avait hier une audience en Sibérie suite à la 17e plainte que nous avons déposée pour pouvoir rencontrer Christina. Résultat ? Lequel et quand ? À Pâques ou à la Trinité ? Et pourquoi 17 plaintes ? Parce que la petite était enchantée d’être dans mes bras, quand nous avons passé une fois un après-midi merveilleux, et que la “grand-mère” Faïna Sysoeva, folle de haine, n’a pas pu le supporter.

LA PETITE NE CONNAÎT NI LA FRANCE NI LE FRANÇAIS, NI NOUS-MÊMES

La réalité est qu’elle parlait couramment français à 3 ans et demi avec son papa et avec nous, qu’elle passait des vacances en France, et avec nous… et que, par haine et par cupidité (elle est héritière) le clan SYSOEV en entier veut son argent. Alors, “on” la coupe de ses racines françaises ; “on” calomnie son père ; la grand-mère, devant nous et la petite hurle que Christina n’aimait pas son père… et encore bien d’autres choses, au point qu’en écrivant “grand-mère” pour Faïna Sysoeva, j’ai l’impression de calomnier mes grands-mères, et toutes les bonnes grands-mères du monde.

UNE CONCLUSION DÉRANGEANTE ?

Nous en serons bientôt à notre 12e voyage en Russie. Nous rencontrons des Russes, nous avons suivi l’émission télévisée d’Andréi Malakov en Russie sur l’affaire, et lu les 400 commentaires correspondants. Dans la majorité, les Russes souhaitent que nous sauvions l’enfant de ce bourbier. Reste à surmonter les obstacles d’une bureaucratie aveugle… et d’intérêts à peine masqués.

C’est pourquoi nous souhaitons délivrer Christina de ce kidnapping légalisé, lui fournir l’aide psychologique dont elle a besoin, et la guider tranquillement vers son avenir.

L’amour, le véritable amour c’est cela, simplement cela.

Adresse de l’article de base :

http://www.lessentiel.lu/fr/news/monde/story/un-drame-avec-le-luxembourg-comme-alibi-17807637

ROMPRE LE SILENCE DE DINA (DEUXIÈME PARTIE)

Je passe la parole à Pierre. Il sera plus à l’aise en anglais, mais aussi moins manipulable que moi. Si Dina me pousse à l’émotion, je pourrais trop facilement perdre le contrôle. Pierre saura utiliser différentes cordes de son arc. En particulier, il adopte un phrasé lent, bien compréhensible, qui est loin de son anglais habituel, beaucoup plus rapide. Ce n’est pas pour rien qu’il a interrogé professionnellement des milliers de personnes au cours de sa carrière médicale, étant particulièrement intéressé aux ressorts psychologiques de celles-ci. Je me positionne donc en retrait et laisse la parole à mon mari.

PIERRE MENANT L’INTERROGATOIRE

GÉNÉRALITÉS MENSONGÈRES

Nous laissons filer le poisson. Elle poursuit. Quelqu’un des affaires internationales l’a appelée, disant qu’ils resteraient en contact [1].

Il est temps de reprendre un peu de ligne :

— As-tu une idée sur ce qui s’est passé ?

— Je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne sais pas pourquoi il devait partir de façon si urgente, je n’ai pas d’autre information. La seule chose qu’il ait dite est qu’il devait aller là-bas.

Elle récite son mensonge. Autant poursuivre dans cette voie, et même faire semblant de m’y enferrer :

— Nous ne savions pas qu’il avait quelque chose à faire, qu’il devait aller quelque part, nous ne connaissions rien. Nous n’avons eu aucun message, aucun appel téléphonique, rien. Était-il en contact avec des gens dangereux, ou quelqu’un de fâché après lui ?

Ici, j’apprécie la rhétorique persuasive de Dina :

— Il ne m’a jamais dit que c’était dangereux, il était en contact avec son professeur de russe, peut-être son agent immobilier, il parlait en français avec lui.

Reprendre un peu de mou :

— Quelqu’un d’autre ?

— Quelqu’un d’autre… je ne vois pas, il ne m’a jamais dit qu’il était avec quelqu’un qu’il considérait dangereux. Je ne sais pas.

AU SUJET DE SA FAMILLE

Maintenant qu’elle semble avoir épuisé son message de diversion, il est temps de passer à autre chose :

— Dans ton message tu disais avoir demandé des renseignements à ta cousine de Pittsburgh. Pourquoi cela ?

— Taïsia était aux USA, tu connais Taïsia ?

— Oui (comme si nous ne connaissions pas sa tante Taïsia avec qui elle avait mangé chez nous !)

— Elle était aux USA tout l’été, ma cousine Inna est sa fille, elle voulait contacter Christophe car nous avions décidé d’aller chez eux, en novembre décembre. Elle ne pouvait pas le faire au début d’août et elle ne pouvait pas le faire après quand Taïsia est arrivée, elle lui a demandé si elle pouvait, et elle pouvait, et il n’y a pas eu de réponse.

Je ne sais s’il faut admirer ou hurler devant ce salmigondis de faux-semblants. Surtout quand elle dit que Christophe et elle devaient se rendre aux USA en novembre décembre. Elle a manifestement oublié que nous étions attendus par eux à cette époque, et qu’elle nous l’avait elle-même reprécisé le mois dernier. Alors, sauter sur cela ? Non, une fois de plus, suivre :

— Donc elle a essayé de le contacter au début août ?

— Oui, oui… non, elle a essayé de l’appeler et il ne lui a pas répondu. Il était OK au début août, mais elle a continué à essayer de l’appeler, parce que nous voulions discuter, si nous allions à Pittsburgh ou non, et s’ils pouvaient nous joindre à New York ; elle voulait juste lui parler, c’est tout.

— Je te pose cette question parce que nous sommes très anxieux, nous avons peur.

— J’ai peur aussi.

JEU DES GENDARMES ET LES VOLEURS

Il est grand temps pour moi de jouer ma part de brouillard :

— Je peux comprendre cela… Nous sommes allés à la police française et ils nous ont demandé de te poser le plus possible de questions, même si c’est difficile. Ils ont dû prendre le cas, parce qu’il n’est pas commun, ce n’est pas un jeune garçon qui quitte sa maison. Au début ils ne voulaient pas nous croire… Est-ce la première fois qu’il s’en va comme cela ?

Elle mord à l’hameçon :

— Il est aussi parti de façon très urgente en juin. En juin nous avions décidé d’aller ensemble à Paris, et il y est parti seul le lendemain, disant que c’était très urgent.

Une fois de plus, contradiction avec ce que nous savons, mensonge flagrant de la part de Dina. Quelques mois plus tard nous en aurons la preuve écrite. Alors, je passe à plus précis :

— A-t-il laissé quelque chose qui puisse aider l’enquête ?

— Son ordinateur est ici.

— As-tu le code d’accès ou équivalent ?

— Non.

Je suis tenté de dire – mais je me contente de penser – que Christophe ne serait jamais parti sans son ordinateur… surtout en des périodes bondissantes des cours de bourse.

Je préfère continuer le jeu des gendarmes et des voleurs, à condition de le troubler un peu :

— Ce serait très intéressant…

— Que puis-je faire avec l’ordinateur ?

— Je suppose que la police pourrait le prendre. La police russe, ou la police française ?

— J’ai dit à la police russe qu’ils pouvaient venir le prendre, mais ils ne l’ont pas fait.

— Penses-tu qu’il y ait une raison spéciale pour laquelle ils ne viennent pas plus vite ?

— Je ne sais pas… Ils m’ont dit qu’ils me tiendraient au courant, que je peux rappeler, mais bien sûr, pas tous les jours… J’ai donné toutes les informations qu’ils demandaient, le passeport…

— As-tu l’adresse d’Inna à Pittsburgh ?

— Oui.

— Pourrais-tu nous l’envoyer ?

— Oui je le ferai, je le ferai.

Précision importante : nous reviendrons plusieurs fois sur cette demande, et Dina fuira de promesses en faux renseignements, allant jusqu’à dire que le mari de sa cousine était écossais (ce qui est peut-être vrai) et s’appelait Baton, « comme un bâton » soulignera-t-elle. Nous apprendrons bien plus tard son vrai nom « Patton ». Rien à voir avec un bâton ! Autre exemple de la tactique de Dina.

— Peut-être nous allons lui parler. (Dina sait très bien que nous sommes souvent au Canada et aux USA, et qu’aller à Pittsburgh nous serait assez facile. Ici, je fais une erreur tactique : j’aurais dû insister sur cette visite possible, lui demander son avis. Mais il y avait un risque. Je ne le saurai jamais. Je continue donc). Et en France, as-tu une idée sur ses relations, avec quiconque ?

— En France il n’avait de contact qu’avec vous… Je ne connais personne d’autre que vous en France… à Paris.

La valeur des points de suspension – audibles dans l’enregistrement – que je note dans ce dialogue prendra tout son sel lorsque nous apprécierons ce mensonge à sa juste valeur. Mais à ce moment, il n’en est pas question. Je poursuis les questions en toute bonne ambiance de coopération, avançant toujours dans les traces supposées de la police française… bien perdues dans le sable bureaucratique :

— En général, dans ces cas la police recherche une femme, un voleur, un accident, ou une question d’argent. Qu’en penses-tu, toi qui le connais ?

— Je ne sais pas… par exemple ils m’ont demandé s’il était malade, mais il n’était pas malade, s’il avait un problème d’alcool, mais il n’en avait pas… Je ne connais pas la raison.

— Penses-tu qu’il aurait pu être victime d’un chantage pour sa fille ?

— Je ne pense pas. Dans ce cas, il aurait partagé avec moi, parce que c’est du sérieux. Si cela avait été le cas. Mais qui ?

Je dois avouer, que, sur le moment, je n’ai pas apprécié à sa juste valeur cette merveille de pirouette et de double sens. Mais aujourd’hui, en réécrivant ce dialogue… Elle était vraiment merveilleuse dans son rôle de danseuse sur le fil du rasoir. J’ai poursuivi :

— Toi personnellement, tu n’as pas d’ennemi ou équivalent ?

— Non.

— Aurait-il été en difficulté d’argent ou d’affaire avec quelqu’un de méchant ?

— C’est difficile à dire, mais je ne suis pas sûre qu’il ait été en contact avec un cas comme cela.

Il faut maintenant pousser le bouchon un peu plus loin. J’ai un nom en tête, le seul que Christophe nous avait mentionné. Il en gardait de bons et de mauvais souvenirs. Les bons : la réunion chaleureuse, l’homme intelligent et intéressant. Les mauvais : la consommation de vodka que Serguey, bonne image de l’ogre russe, avait portée à un niveau que Christophe, pauvre petit Français, n’avait pas supporté.

— Te rappelles-tu ? Il nous a dit être à une soirée avec Serguey…

— Oui, mais nous n’avons pas été en contact avec lui depuis deux ans. Il a des problèmes avec son cœur à cause de l’alcool… J’ai pensé à lui, s’il a des contacts avec la police, pour accélérer. J’ai demandé à Sacha (l’amie de Serguey et de Dina), mais il est hospitalisé. J’essayerai car il a vraiment des relations avec la police… en général.

PARLONS BÂTIMENT

Ce « en général » ouvre la porte à toutes les suppositions qui ne sont pas de notre niveau. Je passe à un intérêt plus terre-à-terre :

— Que se passe-t-il avec l’autre appartement ?

Là, Dina se trouve sur un terrain qui favorise sa stratégie du brouillage, alternant entre Tverskaya (l’appartement du couple) et Moyka (celui de Christophe), variante pour l’oral du prestidigitateur qui dit ce qu’il ne fait pas et fait ce qu’il ne dit pas.

— Rien. J’essaye de faire quelques réparations (elle se lance dans diverses descriptions) parce que Christina n’aime pas y dormir. C’est vieux et très sombre.

Pour comprendre la mystification il faut savoir qu’à Tverskaya, où Christina dormait, seule sa chambre pouvait à la rigueur, être un peu plus sombre que le reste, mais il y avait une fenêtre de bonne taille. Barbara s’en souvient. Car elle y est allée l’y voir dormir, et en garde un souvenir ému. Je reviens sur la piste :

— Mais Christophe a acheté un autre appartement ?

— Oui, c’est encore en train d’être fait. Cela a été mal fait. Je cherche une autre personne pour le faire.

Tiens, des ouvriers et un travail mal fait. Faut-il se contenter de cela ? Et si… Je lance une ligne :

— Il a quelque chose à faire. Peut-être si Christophe avait des difficultés avec cette personne… ?

— Tu veux dire, celui qui a fait les travaux ? Ce ne sont que des ennuis parce qu’ils n’ont pas fait le travail correctement. Il est difficile de m’expliquer mais ce ne sont pas de vrais professionnels. Ce qui reste à faire, c’est de mettre le papier peint sur les murs. J’ai trouvé quelqu’un d’autre, mais il doit d’abord finir ce qu’il a en cours. Je ne peux pas m’y installer parce que c’est sale. Nous ne pouvons pas y vivre parce que nous avons enlevé des choses.

— Alors il n’y a rien ?

— Oui, c’est vide.

— Vide…

— Il y a des choses, mais sans personne dedans.

Plus tard, nous découvrirons l’accumulation des mensonges. Mais tout de même, nous flairons du louche. Mais même avec des preuves, comment les utiliser, de loin, sans pouvoir ?

Ayant tiré tout notre possible de cette discussion « immobilière », je passe au nerf de la guerre :

— Comment te débrouilles-tu financièrement pour gérer cela ?

— Oui, ce n’était pas un gros problème. Nous avons déjà discuté de cela. Il fallait changer le papier peint, et Christophe m’a donné de l’argent pour cela, et pour acheter un nouveau sofa pour elle et une table, parce que la table de Christina est déjà petite. C’est tout. En fait il m’a donné une avance pour payer l’école, car nous payons l’école, maintenant.

— Ah ?

— Je n’aime pas l’école car ce n’est pas professionnel. Nous voulons qu’elle ait des cours de français. Au début ils nous ont dit qu’il y en aurait cinq fois par semaine, et maintenant c’est trois par semaine et seulement une demi-heure. C’est vraiment cher et il n’est pas nécessaire qu’elle reste toute la journée là. Peut-être la laisser moins et lui trouver un autre studio… [Dina poursuit sur ce thème, ce qui ne nous avance guère. Malgré tous mes sentiments pour cette petite, et l’amour de Barbara pour sa filleule, cette question n’est pas fondamentale. Ai-je laissé paraître quelque perte d’attention ? Dina revient sur la santé de Christina, sujet sensible, entre la mère et la marraine, et moi-même, mais je dois me ressaisir]… Ensuite elle a ce virus dans l’estomac et je suis sûre que cela vient de l’école… [Ici encore, la panoplie des troubles digestifs, réels ou supposés. Il faut vraiment sortir de ce débat. Heureusement, Dina, m’y aide, car elle veut pousser l’image de la faible femme perdue.] Je suis seule et ce n’est pas facile de trouver des ouvriers et de les surveiller.

Autant dire que ni Barbara ni moi-même ne la contredirons. Il est vrai qu’une femme face à un maçon ou à un mécanicien… Hum ! Mais, ne pas se laisser enferrer dans un concert d’indignation. Vite, retour au cœur du débat.

— Oui. Nous avons le même gros problème. Je ne sais ce qu’il en sera de l’appartement à Paris.

Je parle bien évidemment de Newton, mais, comme nous avons notre appartement à Paris, le doute pourrait être permis. Dina reste sur la piste financière :

— Que devrions-nous faire ?

ET PARLONS AUSSI D’ARGENT

C’est ici qu’il faut taper fort. Barbara et moi en avions discuté au préalable. Dans une affaire criminelle, l’argent est toujours une piste ou un levier.

— Je ne sais pas. Si Christophe ne réapparaît pas on ne peut rien faire et il y a beaucoup d’argent immobilisé. La façade de l’immeuble doit être ravalée, et ils enverront une très grosse facture. Je suppose qu’ils enverront une lettre, deux lettres, et la troisième sera pour le juge ou quelque chose comme cela. Tu n’as aucune idée ?

— Il m’a parlé de l’argent qu’il doit donner à Barbara, parce qu’il y a des transferts… je ne sais pas… parce qu’il a fait cela à la banque et je pense qu’il a changé cela, donc l’argent doit être à la banque.

— Quelle banque ?

— En Russie… Il a fait un transfert pour donner à Barbara l’argent qu’il lui doit et aussi ce qu’il doit payer pour l’appartement à Paris…. Je dois y aller et voir quelle somme il a transféré et je te le dirai.

— OK.

— Je peux y aller demain si c’est urgent.

— Pourquoi pas ?… Je comprends. C’est une situation très anxiogène pour toi, pour nous, et je crains qu’il n’y ait rien d’autre à faire.

Un dernier effort… changement de cap :

 » Ta mère t’aide pour Christina ?

— Non parce qu’elle n’est pas là. Elle ne se sent pas bien, mais je lui ai demandé de venir parce que ce n’est pas possible pour moi de gérer tout. Elle n’a pas pu faire tous les examens. Elle a des mauvais résultats sanguins. Ils ont parlé de cancer. Ici c’est une plus grande ville. Il y a un centre spécialisé. Question d’argent. J’ai demandé à Inna de venir parce qu’elle doit être en Allemagne avec son mari et elle pourrait venir au début de novembre pour m’aider.

— Donc, très difficile situation. D’ici nous ne savons pas quoi faire.

— Demain j’irai à la banque…

— Ici la police nous a demandé si tu peux donner toutes les informations sur toutes les personnes qui auraient pu être en contact avec lui.

— OK. Je demanderai à la dame professeur de russe si elle peut me donner des détails.

— Par exemple… penses-tu qu’il aurait pu s’agir de quelque chose pour de l’argent ?

— Oui !

Sa réponse est immédiate, claire, ferme, malgré les bruits de la petite Christina qui se plaint fortement. Pour une fois, Dina ne ment pas !

Elle nous explique que la petite est très anxieuse, qu’elle ne peut s’endormir rapidement, qu’il faut lui lire des histoires… J’essaye d’entrer en contact avec Christina, mais ses cris s’intensifient, alors, le mieux est de s’en tenir là pour cette nuit. Je passe le relai à Barbara :

— Christina, au revoir Christina, bisous !

FIN DU DIALOGUE

Nous coupons la communication sur les cris déchirants de la petite. Comme nous aimerions comprendre ce qu’elle a à nous dire ! Car, nous le craignons déjà, le suspecterons et le saurons plus tard : cette malheureuse enfant a vu des choses qui n’étaient pas de son âge. Jusqu’à quel point ? La question n’est pas encore résolue. Dans ce crime, il y a une victime oubliée, une victime qui ne pèse pas lourd pour les criminels, si ce n’est son poids financier, mais une victime à qui nous devons de continuer le combat.

SYNTHÈSE DE LA VIDÉO

Pierre et moi nous nous regardons [2]. La pression retombe. La petite est là, vivante, non abattue mais douloureuse, agitée, profondément blessée.

Certes, il est tard, et nous pensons qu’un enfant de moins de quatre ans devrait déjà être au lit depuis longtemps. Je ne sais ce qu’il en est des familles russes en général, mais pour être restée suffisamment avec Christophe, Dina et Christina j’ai vu que chez eux, les horaires de repas ou de coucher n’avaient pas la régularité à laquelle nous sommes attachés.

Non, fatigue ou pas, il reste cette terrible blessure, cette innocente victime, toujours victime, toujours menacée.

Nous revenons sur les différentes séquences de ces trois quarts d’heure de direct.

D’abord, nous sommes plus que satisfaits de cet enregistrement, et Pierre se hâte de le copier… à tout hasard.

Nous le réécouterons en portant une nouvelle attention aux structures du discours de Dina, et encore plus à ses modifications de ton, de rythme, à ses mimiques. Il faut certes faire la part du fait qu’ils ont tous les deux utilisé une langue véhiculaire qui leur est étrangère, mais leur niveau est suffisamment correct pour apprécier différentes nuances. Pierre a fait exprès d’utiliser les mots les plus simples, de prendre son temps pour parler, tout en observant Dina aussi précisément que possible. Nous sommes persuadés qu’elle a dû en faire de même. En effet, tous les deux ne pratiquaient ni le même rythme ni le même vocabulaire que lorsque nous étions en vacances ensemble.

J’ai tenu à reprendre le discours dans sa quasi intégralité, car c’est une des pièces maîtresses de l’affaire. Une synthèse rapide aurait perdu du sens.

Qui plus est, ce discours, ainsi actualisé par les commentaires de Pierre, est devenu pour nous un mode d’emploi et de compréhension pour toutes les déclarations futures de Dina, celles que nous avons entendues avant et pendant le procès, et celles qu’elle pourrait utiliser pour tenter de persuader toute personne de son innocence, ou de ses regrets, ou de toute transformation dont elle ferait état pour demander une libération anticipée. Et à cela nous nous opposerions systématiquement, par tous les moyens légaux à notre disposition. Le lecteur comprendra mieux par la suite, en suivant les péripéties et les extravagances de cette affaire, mais notre position devait être affirmée.

                                                             

DINA SURPRISE QUAND NOUS ÉVOQUONS CHRISTOPHE

Fin de la retranscription de cet enregistrement du 16 octobre 2013

[1] : Ici, dialogue de Pierre et Dina. La traduction française améliore l’anglais quand c’est nécessaire, mais respecte le sens.

[2] : Ici Barbara reprend la narration.

ROMPRE LE SILENCE DE DINA (PREMIÈRE PARTIE)

 

LE 15 OCTOBRE 2013

Dans cette ambiance peu tonique, le 15 octobre j’envoie un courriel à Dina. Une fois de plus, je choisis mes termes pour éviter toute réaction de rejet. Je lui dis combien je suis étonnée de son silence. Je n’accompagne cet état de fait d’aucune question ni sous-entendu, au cas où elle ne serait pas totalement libre de ses réponses.

Mais j’ajoute, ce qui est normal dans ce cas, quel que soit le correspondant, que je souhaite avoir des précisions, si elle en a obtenu après ses démarches pour Christophe (je ne parle pas de la convocation).

Je lui demande aussi de mettre Skype en service, car je souhaite parler à la petite Christina.

16 OCTOBRE 2013 : LE GRAND JOUR

Quelle n’est pas notre surprise, le lendemain, d’avoir un courriel de Dina.

Elle se dit très déprimée, insiste sur ce point, en ajoutant que Christina est très troublée. Cela posé, elle affirme ne pas avoir de nouvelles de la police.

Enfin, elle a mis Skype en fonction et va me rappeler.

Je suis très anxieuse de ce premier contact, et je le souhaiterais le plus vite possible. Mais Pierre, plus prévoyant, plus maître de lui malgré son inquiétude extrême – peut-être aussi grâce à cette même inquiétude – me freine dans mon élan :

— C’est trop important, il faut que nous enregistrions cette communication.

— Tu crois ?

— J’en suis sûr. Au travail !

Nous ne savons s’il y a des moyens informatiques très simples pour cela, mais le bon vieux système D va servir.

Vite, il dispose notre appareil photo sur pied dans notre petit bureau. Nous faisons des essais pour capter l’image de l’écran et le son. Méticuleux, il vérifie que cet appareillage n’est pas visible sur l’écran de contrôle de Skype. Il faut également s’assurer qu’aucun de nos mouvements n’est susceptible de démasquer ou de mettre à bas notre dispositif. Ah ! Encore un détail : avoir à notre disposition du papier et de quoi écrire en cas de défection de notre système, ou si nous devions communiquer entre nous de façon discrète. Ultime vérification pour tester cette manœuvre. C’est au point.

Il va falloir jouer serré, à tous les sens du terme. Physiquement, car l’espace est vraiment petit et bien encombré ; psychologiquement pour saisir toutes les nuances du discours de Dina, mais aussi éviter toute phrase mal vécue là-bas. J’ai le cœur serré, ce qui ne m’aide ni à rester calme, ni à me concentrer. Heureusement, je peux compter sur mon mari, qui, à sa façon, se prépare au combat.

C’est ainsi qu’il vit cette histoire, encore maintenant. À tout épisode de déprime menaçant l’un de nous, il serre les poings et lance : « On va se battre ! ». Et il ponctue souvent son affirmation d’un mot inutile à écrire. Chacun comprendra, et choisira ce qui lui plaît.

Je reconnais là le fond de son caractère. Il ne se prend pas pour un héros, mais il a eu une vie que d’aucuns qualifient d’aventureuse, n’a ni sa langue ni ses poings dans sa poche si nécessaire, et a poursuivi son entraînement de boxe jusqu’à 47 ans.

Par ailleurs, dans son métier, il était passionné par les dossiers difficiles, ceux qu’il faut reprendre, où il faut réexaminer les symptômes, ceux que l’on voit et ceux qu’on a négligés. Il cite souvent cette phrase d’un de ses vieux maîtres de médecine : « Un interrogatoire n’est jamais terminé. »

Sous ses apparences gentilles, parfois plus lancé à blaguer qu’à pontifier, il est capable d’une ténacité étonnante lorsqu’il s’agit de résoudre un problème intellectuel ou physique. Je l’ai vu en Patagonie, notre voiture ne démarrant plus, à des dizaines de kilomètres de toute aide possible, sans moyen de communication, plonger sous le moteur, y passer des heures dans le vent froid, et nous sortir de ce mauvais pas.

Si Dina comptait sur une certaine passivité de ma part et donc sur un enlisement de l’affaire, avec Pierre elle a joué le mauvais cheval.

Il fallait que j’écrive cela, car lui, ne l’aurait pas fait.

Je reviens à ce moment de vérité. En réalité, Dina ne nous intéresse qu’au deuxième degré. En tout premier c’est de Christina qu’il s’agit. Mais c’est avec Dina que tout va se jouer.

C’est parti, nous appelons.

Pierre, qui a travaillé dans le cinéma, me dira qu’il avait eu l’idée de lancer le classique « Silence ! Moteur ! Ça tourne ! » Mais il s’est retenu. En tout cas, malgré le budget minimal, voici la production la plus importante de notre vie.

— Allo Dina !

— Bonjour Barbara, bonjour Pierre.

Première image, la petite est à côté d’elle, souriante, faisant des mines comme tous les enfants qui se savent filmés.

Le soulagement… Christina est là, c’est elle, il n’y a pas de doute. Il fut un temps où nous avons pu l’imaginer kidnappée et remplacée par un autre enfant pour ne pas donner l’éveil.

Surtout, qu’on ne nous traite pas de « paranos » comme en abusent ceux qui se payent de mots dont ils ne connaissent ni le sens, ni la force destructrice de cette pathologie. D’ailleurs, même en voyant la petite, nous ignorons qui sont les acteurs cachés du drame et leurs sinistres accointances.

En tout cas, pas de doute. C’est elle. Elle joue, elle nous sourit, elle fait la folle, elle revient, vole l’image à sa mère, elle nous montre un livre d’images, l’ouvre, petite actrice et merveilleuse cabotine, petite princesse qui ignore tout des mauvais génies qui l’entourent et qui lui ont déjà volé son papa. Nous la regarderions des heures, charmés que nous sommes par ses cabrioles, ses sorties de champ, et ses irruptions. La vie… la vie dans un monde d’innocence. Nous, nous sommes de l’autre côté de la barrière, sur le ring dirait Pierre, mais, préciserait-il, quand il y a des règles et un arbitre, c’est que tout va bien. Ici…

J’ai écrit “c’est elle”. Mais, à bien y réfléchir, ce n’est pas vraiment elle, telle que je la connais. Pourquoi cette agitation, cette activité débordante qui dépasse le jeu enfantin, la surprise ? Et surtout, pourquoi ne nous parle-t-elle pas ? Ni spontanément, ni pour répondre à notre bonjour, à nos questions ? Moi qui l’ai gardée pendant des jours, moi qui ai joué au loup et au lapin avec elle, pas de réponse quand je lui rappelle cela. Et, pour préciser le tableau, elle parle à peine à sa mère, réintégrant son petit monde de livres et de musique.

C’est bien après que nous en saurons davantage sur ce comportement d’apparence étrange, mais tellement “normal” après ce qu’elle a subi !

Pour l’instant, il nous faut accrocher Dina qui, nous semble-t-il, serait bien aise de laisser se poursuivre ce paravent animé et le stimule pour éviter le fond du problème.

Il semble qu’elle soit sur un lit ou un canapé orné de motifs qui pourraient être enfantins et que nous ne connaissons pas.

Le champ n’est pas bien large. Nous ne reconnaissons pas le lieu d’où elle appelle. Ni lors de ce contact, ni lors des suivants elle ne proposera de montrer les travaux qu’elle disait si importants et nécessaires. Ce n’est pas habituel de la part d’une femme aussi démonstratrice qu’elle.

Nous entamons les questions de base. Immédiatement, son visage se fige, des mouvements de recul lui échappent, elle tentera à plusieurs reprises d’avoir à calmer Christina, prenant tout son temps pour préparer ses réponses, de même que, bien souvent, elle nous les fera répéter, prétendant ne pas entendre ou ne pas comprendre.

Il en ressort qu’elle n’a pas de nouvelles de la police, qu’ils ne veulent rien lui dire, et qu’elle ne sait pas comment les réveiller, et que s’ils savent quelque chose, ils la contacteront.

La suite de cet épisode dans notre prochain article…

 

ÉTAT DES LIEUX EN RUSSIE FIN SEPTEMBRE – DÉBUT OCTOBRE 2013

 

LE 29 SEPTEMBRE 2013

Le dimanche 29 septembre 2013 j’envoie un courriel à Dina pour lui demander où en sont ses contacts avec la police, car, « ici en France, rien n’avance ». Nous faisons les ânes pour avoir du son. Nous perdrions beaucoup à découvrir notre jeu par quelques questions évocatrices de nos doutes sur le rôle exact de Dina.

Mais impuissants en France, c’est vrai si je me réfère à l’absence de toute action policière suivant notre déclaration. Mais, c’est faux – nous ne le savons pas encore – car Dina se croit maîtresse du jeu et commet les erreurs fatales (pour elle). Notre tactique est gagnante, mais nous sommes dans le noir, notre moral plonge… et ce n’est qu’un début.

ÉTAT DES LIEUX EN RUSSIE AU DÉBUT D’OCTOBRE 2013

Nous avons réussi faire apparaître la partie émergée de l’iceberg. Mais la partie immergée ? Certes nous recevons par Me Sologoub des renseignements policiers. C’est une aide précieuse, morale et pour développer notre compréhension du crime. Mais ces renseignements sont incomplets. Nous le saurons plus tard. On craignait probablement que nous en fassions mauvais usage.

Il apparaît, en confrontant les éléments de cette époque et les témoignages du procès, que Dina mentait sur des points très importants, par exemple, la date présumée de son dernier contact avec Christophe. Autre point plus qu’étonnant : lors de la première audition à la police elle affirmait ne pas avoir les clefs de l’appartement de Christophe à Moyka, mais quelques jours après elle admettait l’avoir donné en location, ce que nous ne saurons que plusieurs mois plus tard.

De même nous comprendrons après pourquoi, ayant d’abord prétendu que Christophe était venu la voir à Tverskaya le 22 août, elle changea de version et déclara qu’il était venu jouer avec Christina le 23 avant de partir au Luxembourg, « par l’Allemagne, comme toujours » inventait-elle.

Dès le début, le jeu de Dina consistait à accumuler les mensonges par omission et brouillage. Elle y ajoutait rapidement la diversion : l’agent Lee lui ayant demandé de fournir noms et adresses de contacts, d’amis ou de collègues d’affaire, elle ne répondit pas. Ensuite, elle entrera dans le domaine de l’invention et de l’invraisemblance à un niveau difficilement croyable.

Pour l’instant, nous subissons cette partie de poker menteur. Un souvenir me revient. En 2013 il était question de Gérard Depardieu parti s’installer en Russie. Christophe et moi plaisantions, comme souvent. Une idée un peu sotte me vint, me référant à la distraction préférée de notre père, décédé en 2005 :

— Tu pourras jouer au bridge avec Depardieu, Poutine et Serguey (une relation d’une amie de Dina).

Et lui, qui ne connaissait que les bases du jeu, me répondit :

— Oui, je ferai le mort.

Mon pauvre frère… oui, il devait faire le mort, et ce n’était pas un jeu.

Aujourd’hui je peux au moins écrire cette phrase, bien qu’avec un pincement au cœur, mais à cette époque, ce souvenir, intolérable, avait bien heureusement disparu dans un profond repli de ma mémoire. Quant à Depardieu, dans cette partie, il a bien joué le mort, plus tard…

 

Le 9 octobre l’enquête criminelle n’a toujours pas commencé en Russie, car on ignore si Christophe s’y trouve.

Nouveau coup au moral ! Pour nous, les choses sont simples : bien sûr qu’il faut commencer cette enquête, puisque Christophe a disparu de chez lui, D’ailleurs, à quoi ont servi les auditions de Dina, sinon à montrer d’inquiétantes zones d’ombre ? Et Christina, où est-elle ?

Pierre n’aime pas du tout cette situation. Dans son étonnant mélange de logique et d’intuition, il me dit que quelque chose cloche. Les incohérences administratives, nous en savons quelque chose, mais là…

Me Sologoub doit aussi avoir un avis là-dessus, car elle nous suggère qu’éventuellement un détective privé pourrait travailler plus vite.

Sur notre réponse positive, elle doit se renseigner. Pour la première fois de notre vie nous voici prêts à louer les services d’un « privé ».

Quelques jours plus tard, une embellie, si j’ose le dire. Me Sologoub nous demande la pointure des chaussures de Christophe. Demande de la police, certes, mais pour quelle raison ? Renseignement complémentaire de principe, ou découverte ? Nous n’en savons rien. Je me précipite avec Pierre à l’appartement de Newton. Les premières visites n’avaient rien de réjouissant. Celle-ci est pire. Devant le meuble aux chaussures, je vacille, j’ai l’impression de violer son intimité, et en même temps je me représente l’usage auquel peut correspondre cette demande. Elles sont là, bien rangées. D’abord les chaussures de cuir noir très classiques, qu’il portait parfois, tellement bien cirées que je le taquinais, lui demandant s’il voulait bien s’occuper des miennes, mais sans aucun succès. Et les autres, plus pratiques, plus « sport », mais toujours élégantes. Je me hâte de noter le renseignement, 42, et je ferme ce placard. Pointure 42, des images défilent devant mes yeux, une multitude de pieds étiquetés…

Aujourd’hui encore, à sa simple vue, je ressens ce malaise, et Pierre garde en mémoire la démarche élégante de Christophe avec les mocassins de bonne facture qu’il portait la dernière fois en partant de chez nous.

 

RELATION FORCÉE AVEC DINA

Le lendemain 27 septembre 2013, toujours sans possibilité d’avoir Dina en direct, ni nouvelles d’elle, nous décidons de forcer une réponse. J’envoie un courriel lui demandant si elle n’est pas fâchée, en insistant bien pour avoir des nouvelles de mon frère. Je choisis les mots avec soin pour éviter toute mauvaise interprétation, tout blocage, de sa part ou de quiconque aurait la mainmise sur cette communication.

Surprise ! Le lendemain, une réponse par courriel, mais toujours pas de contact direct.

Notre première question concerne l’identité réelle du contact. À la lecture du texte, nous sommes quasiment sûrs qu’il s’agit bien d’elle. Mais la question de sa libre volonté reste posée.

Elle se dit déprimée, car elle fait des essais désespérés et infructueux pour atteindre Christophe. Elle ne peut pas comprendre ce qui se passe. Elle a demandé à sa cousine Inna qui vit aux USA à Pittsburgh de contacter Christophe, mais là aussi sans succès. De plus sa tante Taïsia (qui est la mère d’Inna) est à Saint-Pétersbourg, de retour de chez sa fille, et elle est bouleversée.

Elle ajoute : « Je suis allée à la police pour recherche officielle. »

Et là, elle ment, à sa façon ! Tout cela sonne faux. Pierre décortique cette caractéristique du discours : mensonge par omission et par brouillage. Et la communication en français ou en anglais facilite ces écrans de fumée, car elle peut toujours se réfugier derrière une incompréhension ou un oubli. Une fois de plus – avant tant d’autres – les cartes du jeu sont faussées.

Pour prouver cela, je dois donner quelques précisions.

Nous savons par Me Sologoub qui est en relation quotidienne avec la police que Dina n’a fait aucune déclaration d’absence de son mari, qu’elle ne s’est jamais rendue spontanément au commissariat, et qu’il a fallu l’y convoquer le 27. Et elle veut faire croire à son engagement personnel volontaire !

Aussi, quel rôle joue la cousine Inna dans l’affaire ? Comment pourrait-elle avoir une quelconque information sur la disparition de Christophe ! Quant à l’humeur de la tante Taïsia, c’est bien le cadet de mes soucis.

Christophe m’avait parlé de cette cousine de Pittsburgh, mais dans des circonstances bien spéciales, au premier semestre 2013. Christophe trouvait exagéré le nombre de voyages en avion que Dina imposait à Christina. Il y avait eu la même année le Club Méditerranée en Grèce, et de nombreux voyages vers Khabarovsk, où résidait la mère de Dina. Je précise pour le lecteur français que Khabarovsk est la dernière grande station sur le Transsibérien avant Vladivostock et que le vol Saint-Pétersbourg – Khabarovsk via Moscou dure plus de huit heures plus l’escale.

Ce jour-là, 28 septembre 2013, Dina s’enfonce dans le mensonge, et nous y entraîne. Pendant des mois nous devrons l’accepter, l’accompagner, jouer les imbéciles. J’en serai usée, Pierre aussi. Mais c’est notre seul lien avec Christina. Si ténu soit-il nous ne devons pas le rompre. Nous nous accrochons. Quelles que soient les inconnues de l’affaire, cette petite fille est en danger. Je suis sa tante, sa marraine, et Christophe m’avait bien dit, qu’en cas de malheur je devrais m’en occuper.

Ce devoir nous impose de suivre cette affaire de bout en bout. La police russe a besoin de renseignements, et Me Sologoub est notre interlocutrice traductrice représentante de référence. Cela ira d’ailleurs si loin que des conséquences légales s’ensuivront, dont je parlerai après.

Des questions étonnantes surgissent. Par exemple, pourquoi, en 2010, Dina m’adresse-t-elle un courriel signé Ivanova ?

Cet étonnement résulte des règles de l’identité en Russie. Une personne est désignée par son prénom suivi du patronyme créé sur le prénom du père, et enfin le nom de famille qui varie selon que l’on est fille ou garçon. Ainsi, Dina, dont le père porte Victor comme prénom et Sysoev comme nom s’appelle Dina Victorovna Sysoeva. Ma filleule, sous identité russe est Christina Christofova Sion (le nom de famille français reste inchangé).

Pour en revenir à Dina, pourquoi cet Ivanova ? Me Sologoub se demande si elle n’aurait pas été mariée auparavant, et si, en ce cas, Christophe l’aurait épousée.

Ma réponse est catégorique : c’est non !

Il est aussi question de savoir comment nous communiquions habituellement avec Dina. Elle écrit et parle correctement l’anglais, et de plus, elle avait fait de grands progrès en français oral, au point que nous en étions surpris.

Normal direz-vous, avec un mari français !

C’est exact, à la nuance près que Christophe, malgré ses cours de russe, ne tenait pas la distance. Nous comprendrons mieux cette différence par la suite, d’abord en nous rappelant que leur vie de couple avait quasiment cessé depuis deux ans, et ensuite, lorsque apparaîtra un autre personnage.

Quant à Christina, à trois ans et demi elle parle un français très compréhensible. Christophe, à Moyka, lui faisait donner des cours de français que lui-même complétait. Moi, j’avais acheté à Paris de petits livres pour enfants que je scannais et transférais comme support.

Christina progressait si bien que Pierre la comprenait mieux que son petit-fils québécois du même âge. Un film de février 2013 que nous regardons souvent avec tendresse en fait foi.

Ces détails linguistiques ne sont pas donnés pour tirer fierté de la petite, mais pour aider à son identification. Rappelons qu’à ce moment ni nous ni la police n’avons de preuve certaine de la vie ou de la liberté de la petite Christina. Nous savons de plus que les réponses de Dina à l’interrogatoire de l’inspecteur Lee ont été très « curieuses ». Elle lui a paru étrangement indifférente, prétendant ne pas se rappeler quand Christophe est parti, quand elle l’a vu la dernière fois. L’inspecteur la somme de ramener la petite – il la convoquera plus tard sur notre insistance lourdement appuyée par Me Sologoub – et devra se rendre au domicile. Tous ces détails sont donc fondamentaux. Dina pourrait se trouver sous une emprise dangereuse, et le sort de la petite pourrait en dépendre. Contre cette hypothèse, le fait qu’à aucun moment de ce premier interrogatoire Dina n’a donné un quelconque signe d’alerte. Là encore, la suite nous fournira de quoi sursauter.

Je souhaite aussi que la grand-mère, à Khabarovsk, soit interrogée. Compte tenu des liens que les deux femmes entretiennent, il serait bien étonnant qu’elle n’ait rien à dire.

Quant au père, selon ce qu’en avait dit Christophe, il vivait seul dans la région de Khabarovsk, et avait rompu ses relations avec sa femme et avec Dina, jusqu’à la naissance de la petite en novembre 2009. Christophe n’avait fait la connaissance de son beau-père qu’en février 2013, lors d’une réunion familiale dans une datcha proche de Saint-Pétersbourg. Ce grand-père, étrangement absent du discours familial, avait réapparu tour aussi curieusement. Christophe pensait ou avait pu se laisser dire que le fameux Victor aurait pu appartenir à quelque service plus ou moins secret.

Quoi qu’il en soit, en ce mois de septembre 2013 rien ne nous laisse imaginer la présence du dit grand-père dans l’affaire, et j’insiste plutôt auprès de Me Sologoub pour que la police s’intéresse de près aux travaux de Tverskaya, quitte à démolir de nouvelles cloisons s’il y en a.