En attendant de prendre l’avion, après tant d’essais infructueux pour joindre Christophe par tous les moyens, je me raccroche à ce que je peux… le réseau, un voyage inattendu vers quelque endroit inaccessible de la si grande Russie, etc.
Pierre partage mon inquiétude. Toutefois, les autres causes, les pires semblent être rejetées par une barrière protectrice de notre esprit. Comme si une partie inconsciente de notre être nous interdisait certains mots. Mais, revers de médaille, cette même barrière nous donnera plus tard un sentiment de culpabilité : si nous avions agi plus tôt…
Nous savons que nous n’aurions rien pu faire, nous en avons maintenant les preuves. Qu’importe… Que celui qui prétendrait pouvoir gouverner ce genre de sentiment se lève.
Devant la famille, les enfants, nous tâchons de masquer notre inquiétude grandissante. En vain.
Le 8 septembre, nous atterrissons à Paris
Sans perdre une minute, nous rejoignons notre appartement, espérant trouver des lettres, un message, une information quelconque, ou notre invitation formelle de Christophe pour la Russie. Pas la moindre trace de quiconque pénétrant dans l’appartement. Rien ! Le choc !
Cette absence d’invitation est la preuve que quelque chose de grave est arrivé.
J’explique. Entrer en Russie nécessite une preuve de localisation (hôtel ou invitation personnelle contresignée par le Service fédéral de l’immigration en Russie) pour demander un visa.
Ce processus prend du temps. Notre départ pour Saint-Pétersbourg est programmé pour le mois suivant. Christophe le savait bien. Il était très attentif à ces obligations. Le manque du papier officiel est donc un très mauvais présage.
Bien sûr, nous multiplions les appels vers la Russie : courriels, Skype, téléphones cellulaires, téléphones des appartements de Moyka et de Tverskaya. Toujours rien. Notre inquiétude augmente, devient une crainte majeure. Mais, rien ni personne ne répond.
Chercher des renseignements devient notre priorité.
APPEL AU CONFIDENT DE CHRISTOPHE : PAUL DUPUY
J’appelle Paul Dupuy, un vieil ami de la famille depuis 1947, dont Christophe est resté très proche, au point de le prendre pour confident. Paul Dupuy a dépassé les quatre-vingt-onze ans, mais conserve une mémoire étonnante et une clarté d’esprit que bien des personnes lui envieraient. Il a eu une brillante carrière dans l’administration, appris beaucoup de la vie politique et de ses méandres, et rencontré beaucoup de monde. Il possède une solide approche personnelle de l’histoire contemporaine au point qu’il enrichit de ses souvenirs des historiens officiels. Mais aujourd’hui, c’est au confident de Christophe que je m’adresse. Et là, catastrophe…
Paul Dupuy est très inquiet. Lui aussi reste sans nouvelle de Christophe depuis un mois. C’est tout à fait inhabituel. Christophe lui téléphonait trois ou quatre fois par mois au minimum, d’où qu’il soit dans le monde. Paul Dupuy, handicapé visuel, reçoit les appels mais en donne peu. Or le dernier appel de Christophe date de son départ de Paris pour Saint-Pétersbourg, le 1er août 2013.
Malgré ses difficultés pour utiliser un téléphone, Paul Dupuy aurait volontiers appelé la police ou le consulat, mais, n’étant pas de la famille, et connaissant bien les pratiques de ces fonctionnaires, il l’a jugé inutile.
Imaginons donc ce dernier coup de fil du jeudi 1er août 2013.
Christophe, nous le saurons plus tard, a quitté son appartement à 6 heures 23 du matin. Il a appelé Paul Dupuy lors de son trajet vers Roissy. Tout allait bien disait Christophe avant de retourner à Saint-Pétersbourg voir sa fille Christina. Il était heureux, il aimait s’occuper de son enfant. Il devait rappeler bientôt depuis la Russie, comme il le faisait très régulièrement.
Mais la suite de notre conversation avec Paul Dupuy me laisse pantoise. Le vieil homme nous apprend que, malgré les apparences, le couple Christophe et Dina bat de l’aile, et pire encore.
Ce n’est pas pour son travail que Christophe a acheté Moyka (l’appellation habituelle de son nouvel appartement où nous devions séjourner) mais parce que sa femme Dina l’a jeté hors du lit conjugal, et même du logement. Selon les dires de Christophe rapportés par Paul Dupuy, le langage de Dina était insultant et très agressif. Elle « ne pouvait plus le sentir », et « il sentait mauvais ».
C’était plus qu’une dispute unique virant à l’aigre, et susceptible de réconciliation ! En fait la situation avait rapidement mal tourné entre les époux.
Dès 2011 – moins de deux ans après la naissance de Christina – Dina avait joué de toute sa séduction, mais aussi de son tempérament « volontaire » pour décider Christophe à la laisser aller, seule avec Christina, pour un séjour au Club Méditerranée en Grèce.
Comme le précise Paul Dupuy, « elle ne voulait pas qu’il vienne. » Il avait tout de même exprimé son étonnement à Christophe qui lui avait répondu que cela « lui était égal », et « qu’elle s’occuperait de la petite ». Cette dernière affirmation sous-entendait bien qu’il croyait à la fidélité de sa femme… Paul Dupuy n’avait pas insisté, devant le blocage obstiné de son interlocuteur.
Malgré cela, les scènes avaient continué, Dina devenant de plus en plus quémandeuse, coléreuse, jouant devant les autres la comédie de la bonne mère et bonne épouse, et éclatant en colères et demandes de plus en plus majuscules, jusqu’à la propriété complète des deux appartements (Tverskaya, celui que Christophe avait entièrement payé et laissé en propriété conjointe à Dina, et Moyka, celui où il s’était réfugié, et qui était en son nom propre).
Autre demande audacieuse, elle avait voulu qu’il lui achetât des studios sur la Côte d’Azur, comme l’une de ses amies prétendues l’avait obtenu de son compagnon. Christophe n’avait pas cédé. Mais nous reverrons que cette localisation ne devait rien au hasard, et je ne parle pas seulement du climat de la région.
Pourtant, Christophe avait refusé d’officialiser cette séparation de fait, craignant de perdre sa fille. Tout au long de ce récit, l’attachement de Christophe pour Christina est le point central de l’affaire.
Cette conversation, ces révélations ne modèrent en rien notre angoisse, au contraire. La situation du couple décrite par Paul Dupuy nous assène un coup complémentaire. Je ne peux mettre en doute le compte-rendu du plus vieil ami de la famille. C’est un rapport imparable, nourri de détails précis et multiples, d’autant plus impressionnant et glaçant qu’il est présenté avec une certaine préciosité caractéristique d’une époque révolue.
Paul Dupuy précise qu’il avait conseillé à Christophe, qui vivait maintenant séparé de fait de sa femme, de « changer les verres de place si celle-ci lui offrait à boire. »
Je bascule dans un autre monde. J’entre dans un brouillard noir.